Il existe un bar sur le MSC World Europa qui n’apparaît nulle part. Ni sur les plans de pont, ni dans le programme quotidien que les passagers découvrent chaque soir dans leur cabine. Seules des rumeurs circulent dans les couloirs, quelques croisiéristes évoquant à demi-mot « quelque chose » derrière la cabine téléphonique rouge de la World Galleria.
MSC a recréé un authentique speakeasy des années 1920 en pleine mer. Le genre d’établissement dont on parlait à voix basse pendant la Prohibition, accessible uniquement avec le bon mot de passe. Ici, le principe reste identique : il faut d’abord obtenir un jeton métallique qui circule de façon totalement opaque entre les 6 850 passagers du navire.
Cette approche divise considérablement. Les privilégiés qui y accèdent saluent l’originalité du concept, tandis que les autres contestent un système qu’ils jugent inéquitable. La question se pose légitimement quand une croisière représente un investissement de plusieurs milliers d’euros.
Une cabine téléphonique qui cache bien son jeu

La cabine téléphonique londonienne rouge installée dans la World Galleria attire naturellement l’attention. Des dizaines de passagers s’y photographient quotidiennement, la prenant pour un simple élément décoratif un peu kitsch. L’observation sur plusieurs jours confirme que la majorité des croisiéristes ne soupçonne pas sa véritable fonction.
Derrière cette façade se dissimule une porte.
L’accès nécessite la possession d’un petit jeton métallique gravé d’une cabine téléphonique. Au verso figure un QR code qui, une fois scanné, dévoile les instructions : un créneau horaire précis, un mot de passe à prononcer dans le combiné du téléphone rouge, un numéro à composer depuis n’importe quel appareil du bord pour confirmer la réservation.
MSC demande également aux invités de préserver la confidentialité de l’expérience. Cette consigne, bien qu’affaiblie par les partages sur Internet et les réseaux sociaux, maintient une certaine dimension exclusive. Les invités deviennent membres d’un cercle restreint le temps d’une soirée.
Sans ce jeton, la tentative de décrocher le combiné de la cabine rouge reste vaine. Personne ne viendra ouvrir la porte.
Comment obtenir le fameux jeton (sans garantie)

Première observation : il n’existe aucune procédure officielle. Le bureau d’information ne traite pas ce type de demande. Les employés sollicités répondent poliment qu’ils ne sont pas informés de l’existence d’un tel établissement.
Les témoignages recueillis sur les forums spécialisés et les retours d’expérience permettent néanmoins d’identifier plusieurs scénarios récurrents.
- Les passagers en suite découvrent parfois le jeton déposé dans leur cabine au retour d’une escale. Cette pratique concerne principalement les catégories de cabines supérieures, dont le tarif dépasse fréquemment 5 000 euros. Les autres catégories doivent envisager d’autres approches.
- Les dépenses à bord semblent également jouer un rôle dans l’attribution des jetons. Plusieurs témoignages font état de tokens reçus après des achats conséquents dans les boutiques ou après avoir consommé dans les bars payants. La stratégie commerciale de MSC apparaît ici clairement : le bar doit générer du chiffre d’affaires avec des cocktails facturés entre 16 et 18 euros.
- Le personnel navigant dispose de jetons à distribuer selon son appréciation personnelle. Les barmen du Gin Project situé au pont 8 en remettent régulièrement, particulièrement aux amateurs de mixologie qui prennent le temps d’échanger sur les créations proposées. Un membre d’équipage interrogé a confirmé que les passagers agréables et respectueux recevaient plus facilement des invitations que les clients pressants ou désagréables.
Certains croisiéristes ont obtenu leur jeton en formulant une demande directe auprès du personnel. D’autres l’ont reçu après avoir naturellement sympathisé avec l’équipage, sans démarche calculée. L’attribution conserve une part importante d’aléatoire et de relation humaine.
La capacité du bar secret du MSC World Europa pose néanmoins un problème mathématique. Sur 6 850 passagers, même en organisant des rotations toutes les heures, seules quelques centaines de personnes pourront accéder au Speakeasy durant une croisière d’une semaine. Les proportions restent déséquilibrées.
La descente dans les entrailles du navire
Le mot de passe prononcé dans le combiné téléphonique déclenche l’ouverture de la porte. Quelques secondes d’attente, puis un membre du personnel fait signe de le suivre.
La descente commence. Un escalier métallique étroit avec marches en caillebotis laisse apercevoir le vide en contrebas. Le léger roulis du navire se ressent davantage dans cette structure suspendue. Les talons aiguilles représentent clairement un handicap dans cet environnement. Le panneau « Danger : accès interdit au personnel non autorisé » visible au début de la descente renforce l’impression de pénétrer dans une zone habituellement interdite.
Le parcours traverse brièvement une section des quartiers de l’équipage. Couloirs aux murs beiges, quelques membres du personnel en pause qui conversent, affiches annonçant les événements sociaux réservés à l’équipage. Cette immersion dans l’univers parallèle des 1 700 employés du navire contraste fortement avec les espaces passagers aux finitions luxueuses.
L’accompagnateur maintient un rythme soutenu. Quelques mètres de couloir, un virage à angle droit, et l’arrivée devant une lourde porte métallique ornée d’une rose des vents et de l’inscription « Speakeasy Bar ».
Cette mise en scène élaborée pour descendre d’un seul étage pourrait sembler disproportionnée. Dans les faits, elle fonctionne remarquablement. L’impression d’accéder à un lieu véritablement dissimulé, détaché du reste du paquebot, se révèle efficace.
L’ambiance à l’intérieur

La première impression concerne les dimensions réduites de l’espace. 70 places maximum, soit à peine 1% de la capacité totale du navire. L’éclairage volontairement bas nécessite quelques secondes d’adaptation visuelle. Chaque table dispose d’une petite lampe individuelle, indispensable pour déchiffrer la carte des cocktails.
Le décor années 1920 respecte les codes attendus : boiseries sombres, fauteuils en cuir patiné, photographies en noir et blanc aux murs. L’attention portée aux détails se révèle soignée. Deux musiciens se produisent en direct, privilégiant les standards de jazz et les morceaux swing. Pas de diffusion musicale enregistrée, uniquement des instruments acoustiques et deux interprètes qui se relaient au chant.
Le personnel s’implique dans l’ambiance. Entre deux services, certains se balancent au rythme de la musique, d’autres esquissent quelques pas de danse. Cette spontanéité aurait pu paraître artificielle, mais l’atmosphère demeure authentiquement détendue. La dimension exclusive du lieu crée probablement ce sentiment partagé entre les présents.
La carte propose 14 cocktails et 7 shots thématiques. Les classiques revisités dominent l’offre. Le Sidecar intègre de la liqueur d’orange sanguine, du sirop de mandarine et du sucre à la cannelle sur le bord du verre. Les tarifs oscillent entre 16 et 18 euros le cocktail, dans la fourchette haute pratiquée à bord des paquebots modernes.
Le Dodo exploite la dimension théâtrale : il arrive dans une mallette fermée à clé que le client doit déverrouiller avant que le contenu ne soit versé dans un gobelet en métal. L’aspect gadget ne peut être nié. Néanmoins, les clients apprécient manifestement cette mise en scène, comme en témoignent les nombreuses photographies et vidéos réalisées.
Le point de friction majeur pour nombre de passagers concerne l’exclusion des forfaits boisson. Même le Premium Package facturé jusqu’à 60 euros par jour ne s’applique pas au Speakeasy. Toutes les consommations sont débitées individuellement du compte de bord. MSC justifie cette restriction par la qualité supérieure des cocktails et le caractère premium des ingrédients. L’argument reste discutable quand le Gin Project situé à l’étage supérieur propose des créations d’élaboration comparable incluses dans les forfaits.
Point positif toutefois : la consommation n’est pas obligatoire. Quelques visiteurs viennent uniquement pour l’ambiance musicale et l’exclusivité du lieu, un simple verre d’eau à la main. Le personnel n’exerce aucune pression.
Ce qu’il faut en penser
Le bar caché Speakeasy du MSC World Europa représente une première dans l’industrie de la croisière. Royal Caribbean dispose de bars VIP, Celebrity propose des espaces réservés aux passagers de catégories supérieures, mais aucun armateur n’avait jusqu’alors créé un établissement véritablement secret avec système d’invitation confidentielle. Le MSC World America, sister-ship mis en service en avril 2025, a repris le concept avec quelques ajustements opérationnels basés sur les premiers retours d’expérience.
Les communautés de croisiéristes en ligne affichent des positions tranchées. Les bénéficiaires d’invitations défendent l’originalité de l’approche et la qualité des prestations. Les passagers non invités dénoncent un système d’attribution opaque créant frustrations et disparités de traitement entre clients ayant payé le même tarif de croisière. Certains témoignages évoquent une expérience de croisière ternie par la vision d’autres passagers partageant leurs photos du Speakeasy sur les réseaux sociaux.
La question fondamentale reste mathématique. Même en multipliant les sessions toutes les heures de 20h à 2h du matin, le bar ne peut accueillir plus de 400 à 500 personnes par croisière. Sur 6 850 passagers, cela représente 6 à 7% de la capacité totale. Les 93% restants n’accéderont jamais au lieu.
MSC assume pleinement ce positionnement. Pour la compagnie, l’exclusivité constitue le cœur même du concept. Un bar secret accessible à tous perdrait sa raison d’être. L’argument se défend d’un point de vue conceptuel, tout en générant inévitablement une frustration compréhensible du point de vue de l’expérience client.
Informations pratiques pour les heureux élus :
- L’entrée se situe au pont 6, dissimulée derrière la cabine téléphonique rouge de la World Galleria.
- Les sessions durent environ une heure.
- Âge minimum requis : 18 ans.
- Les chaussures à talons hauts sont fortement déconseillées pour la descente des escaliers métalliques.
- Les cocktails sont facturés entre 16 et 18 euros, aucun forfait boisson ne s’applique.
- La consommation n’est pas obligatoire, il est possible de profiter uniquement de l’ambiance musicale.
Pour les passagers qui n’obtiendraient pas d’invitation, rappelons que le MSC World Europa compte 17 autres bars, dont plusieurs proposent des cocktails d’excellente qualité. Le Gin Project au pont 8 offre notamment des créations de niveau comparable au Speakeasy, avec l’avantage d’être accessible sans restriction et inclus dans les forfaits boisson. L’expérience peut s’avérer tout aussi satisfaisante, simplement moins exclusive sur le plan du marketing.
Le bar secret reste une expérience marquante pour ceux qui y accèdent. Pour les autres, la croisière conserve tout son intérêt grâce à la richesse des installations du navire. Il s’agit d’un établissement parmi dix-huit, même si son statut confidentiel lui confère un attrait particulier amplifié par une stratégie de communication du mystère particulièrement efficace.




